Reportage: Malawi

Va te laver les mains, Professor!

Professor a bien écouté. Il se lave les mains au tippy tap, comme sa mère le lui a ensei-gné. Le tippy tap: une «pédale» pour faire basculer, sans avoir à le toucher, un bidon rempli d’eau potable, et une fente dans un bout de bois en guise de porte-savon. C’est sur les conseils de la Croix-Rouge que Yanani Mkandawire, la maman, a installé cet ingénieux système et bâti un bloc de latrines. Depuis, ses enfants ne sont presque plus jamais malades.

C’est une Afrique de carte postale: une centaine de maisons en briques éparpillées au milieu d’un paysage de steppes; tout un village blotti au cœur de collines accessibles seulement par une piste cahoteuse; des familles en harmonie avec la nature. Mais l’idylle est trompeuse. En réalité, la vie n’est pas tendre avec les habitants de Maganjira, dans le district de Mzimba, au Malawi. La pauvreté n’offre que peu de perspectives et expose les villageois à des dangers depuis longtemps oubliés sous nos latitudes.

Le spectre de la famine fait aujourd’hui trembler beaucoup de Malawites. Certes, le nord du pays – et donc Mzimba – est pour l’heure moins mal loti que le sud. «J’ai encore suffisamment de maïs pour nourrir mes enfants une fois par jour», affirme ainsi Yanani Mkandawire. Mais comme elle le précise immédiatement, «les portions se sont réduites». Et la jeune mère le sait, après deux saisons des pluies peu arrosées, la prochaine récolte sera maigre. Qu’adviendra-t-il alors de la petite famille? Comme la plupart des femmes de Maganjira, Yanani ne peut pas compter sur le soutien de son mari. Parti il y a trois ans travailler en Afrique du Sud, il n’a envoyé de l’argent qu’une fois – de quoi acheter de la tôle pour le toit de la maison. Depuis, plus de nouvelles. «Je ne crois pas qu’il reviendra un jour», soupire la jeune femme.

Après deux saisons des pluies peu arrosées, la prochaine récolte sera maigre.

A 25 ans, elle n’a donc d’autre choix que de se débrouiller seule avec une fille de 9 ans, Kesnay, et un garçon de 7 ans – Professor. Un prénom donné sans doute dans l’espoir de voir le petit dernier devenir un jour enseignant. Malheureusement, les choses semblent bien mal engagées. En cette matinée ensoleillée, Professor et sa denture clairsemée ne sont pas à l’école, mais à la maison. Et cela n’a pas l’air de franchement préoccuper sa mère. Le petit tourbillon l’aide au jardin et l’accompagne jusqu’au point d’eau construit l’an passé par la Croix-Rouge. Parfois également, c’est lui qui remplit le tippy tap, un dispositif pour le lavage des mains que la famille a elle-même bricolé.

Des latrines construites par les villageois

 «Un bénévole de la Croix-Rouge m’a montré comment faire. Les latrines aussi, nous les avons construites nous-mêmes. Le bénévole nous a expliqué pourquoi elles sont si importantes», raconte Yanani. La jeune maman en est persuadée: c’est avant tout grâce à l’eau potable qui sort du nouveau point d’eau et à un meilleur respect des règles d’hygiène que, depuis plus d’un an, ses enfants n’ont plus ni maux d’estomac ni diarrhées. «Pour nous, c’est un progrès considérable. Avant, les enfants étaient tout le temps malades, j’avais très peur du choléra. Aujourd’hui, je me fais moins de souci.»

Les habitants mettent la main à la pâte

A Maganjira, il a fallu creuser jusqu’à 45 mètres pour trouver une eau propre; dans d’autres villages, les nappes se situent à seulement 20 mètres de profondeur. Le point d’eau est protégé par un muret. Ce «rempart» contre les contaminations animales, les villageois l’ont monté eux-mêmes. «Il faut qu’il y ait une contribution de la part des habitants. Ce travail les aide à s’identifier à la nouvelle installation et à en prendre soin davantage encore», nous explique Alexandra Machado, responsable de programmes de la Croix-Rouge suisse (CRS) au Malawi.

A ce jour, la CRS a construit ou réparé 48 pompes, améliorant l’accès à l’eau potable de près de 30 000 Malawites.

A ce jour, la CRS a construit ou réparé 48 pompes, améliorant l’accès à l’eau potable de près de 30 000 Malawites. Dans chaque village, un comité de l’eau veille à l’entretien et à la propreté de l’installation. Un service financé par ses bénéficiaires, chaque famille versant mois après mois la modique somme de 100 kwacha (15 centimes) dans une caisse spéciale.

Sensibiliser, une priorité

La Croix-Rouge construit également des installations sanitaires dans les écoles afin que la population apprenne très tôt l’importance de l’hygiène. En outre, des pièces spéciales sont aménagées pour les adolescentes afin qu’elles puissent y changer de serviette hygiénique et se laver pendant leurs règles. Doublé d’actions de sensibilisation de groupes de mères, ce système évite aux filles de devoir rester à la maison et permet donc de réduire leur absentéisme.

Lors de notre visite à l’école la plus proche, qui accueille 415 élèves venus de tous les villages environnants, nous tombons sur Kesnay, la grande sœur de Professor. La jeune fille vient de réviser une liste de mots d’anglais, la voilà qui ouvre son cahier de maths. Par terre. Ici, il n’y a ni chaises ni tables. Pour se détendre, les élèves ont aussi droit, régulièrement, à des pauses musicales au cours desquelles ils chantent à pleins poumons. Une tradition aussi sympathique que scrupuleusement respectée. Mais le meilleur est encore à venir: dans la cour, à l’ombre de quelques arbres, un groupe d’enfants joue une pièce de théâtre et récite des poèmes écrits avec le soutien de la Croix-Rouge. Toute l’école regarde.

Vaincre les superstitions

Et toute l’école rit lorsque l’un des acteurs, déguisé en guérisseur vaudou, commence à expliquer que lorsqu’un enfant a la diarrhée, il faut chercher le coupable chez un voisin qui veut du mal à la famille. Le bonimenteur se fait conspuer: les élèves savent que tout cela n’est que superstition. Au cours des deux dernières années, c’est-à-dire depuis que la Croix-Rouge s’engage dans la région, la même information leur a été répétée encore et encore: l’amélioration de leur santé passe par l’hygiène, la qualité de l’eau et une alimentation saine. Un message que les jeunes intègrent d’autant mieux qu’il leur est transmis sur un mode ludique. C’est d’ailleurs la même méthode qui est utilisée pour les séances de sensibilisation organisées dans les villages à l’intention des grands comme des petits.

A la fin de la représentation, Kesnay, comme tous les enfants, applaudit à tout rompre –même si elle nous avoue être trop timide pour jouer elle-même. Peu importe: comme nous avons pu le vérifier, elle se lave consciencieusement les mains avant de manger, et c’est bien là l’essentiel. Reste à savoir si la vie sera plus facile lorsqu’elle élèvera ses propres enfants. Difficile de le dire, à plus forte raison dans un contexte climatique de plus en plus imprévisible. Cependant, les avancées réalisées récemment dans le village sont autant de petits signes d’encouragement. Les habitants sont ouverts. Et ils ont vu qu’il en fallait peu pour faire changer les choses, en particulier avec le soutien de la Croix-Rouge.