Cambodge

L’autonomisation, clé d’une hygiène durable

Chaque année au Cambodge, 10 000 enfants meurent des suites de maladies liées à l’eau et au manque d’hygiène. Ce pays, le plus pauvre d’Asie, est aussi celui où le taux d’accès à l’assainissement est le plus faible. Aussi la CRS met-elle l’accent sur la sensibilisation avant d’aider la population à se doter de filtres à eau et de latrines.

Cambodge: fin du programme de coopération
Après 30 ans d’engagement au Cambodge, la CRS met fin à son programme, dont elle tire un bilan positif. Les diverses activités de coopération au développement engagées depuis 1986 ont contribué à améliorer la santé de la population. La CRS a d’abord soutenu l’hôpital provincial de Takeo, avant de réaliser dès 2005, avec la Croix-Rouge cambodgienne, des projets d’hygiène et d’accès à l’eau dans des régions rurales. Elle a ainsi aidé des centaines de familles à construire leurs propres latrines et sensibilisé des communautés entières aux bonnes pratiques d’hygiène ainsi qu’à l’importance de boire uniquement de l’eau bouillie ou filtrée. La CRS est convaincue du caractère durable des progrès accomplis: comme le montre l’évaluation finale, 95% des familles habitant dans les régions d’intervention (Takeo et Koh Kong) ont adopté de meilleures pratiques d’hygiène.

Le trajet qui mène de la capitale provinciale Takeo au district de Bati, dans le sud du Cambodge, emprunte une route bien aménagée. Elle longe de nombreuses usines, immenses, certaines à peine sorties de terre, d’autres déjà opérationnelles. Tôt le matin, on croise des camions où s’entassent des ouvrières. L’industrialisation effrénée entraîne des mutations profondes, jusque dans les villages où la Croix-Rouge suisse (CRS) est présente pour améliorer l’accès à l’eau et l’hygiène.

Un fossé entre riches et pauvres

Au bout d’une demi-heure, nous quittons la route principale. Une charmante arche en pierre marque le début de la piste cahoteuse qui mène à Tropaing Lean. Ce village de 189 familles, soit un millier de personnes, compte 54 latrines et cinq points d’eau. Un habitant sur quatre est considéré comme «extrêmement pauvre», précise le chef des lieux. Certes, le travail à l’usine permet à certains d’améliorer leur situation. Mais, simultanément, le fossé ne cesse de se creuser. Les familles nombreuses et les femmes seules sont les premières touchées par la grande pauvreté.

Or Koeurn est l’une de ces femmes. Cette menue villageoise de 56 ans habite une maisonnette qui pourrait ne pas résister à la prochaine tempête. Les pieux de bois sont de guingois, les murs en palmes tressées sont consolidés avec du carton. Une passerelle branlante mène à l’unique pièce, équipée du strict minimum. C’est ici que vit Or Koeurn avec sa fille Toer Sopkep et sa petite-fille d’un an et demi, qui ne sont pas ses descendantes biologiques. Sans enfant et abandonnée par son mari, Or Koeurn a recueilli Toer il y a plus de 25 ans pour rendre service à la mère de l’enfant, seule, elle aussi: «Elle était presque plus pauvre que moi.» Or Koeurn possède deux rizières qu’elle doit cultiver elle-même. Le travail, épuisant, suffit à peine à assurer sa subsistance. Grâce à la vente de gâteaux de riz, qu’elle prépare sur un foyer sommaire, elle gagne un peu d’argent pour acheter l’indispensable. Toer, qui a aujourd’hui 30 ans, travaille sur appel dans un restaurant de la grand-rue.

Les champs en guise de toilettes

Malgré les soucis du quotidien et les passes difficiles, Or Koeurn et sa fille sont résolues: «Notre objectif, c’est d’avoir nos propres toilettes.» Aujourd’hui encore, la famille doit faire ses besoins dans les champs. «C’est très désagréable, surtout pour les jeunes femmes comme Toer, sans compter les risques en matière d’hygiène et de santé», explique Or Koeurn, résumant ce qu’elle a appris récemment lors d’une formation de la Croix-Rouge. Depuis plus d’un an, la CRS est présente dans le village pour améliorer l’hygiène et l’accès à l’eau.

«Notre objectif, c’est d’avoir nos propres toilettes.»

Dans aucun autre pays d’Asie, le taux d’accès à l’assainissement n’est aussi faible qu’au Cambodge. En dehors des villes, seule une personne sur trois a des toilettes à sa disposition. L’alimentation en eau potable sécurisée est elle aussi très peu développée. Les maladies diarrhéiques sont si courantes qu’elles ne sont plus citées comme problème par la population. Toutefois, elles sont l’une des causes du niveau élevé de la mortalité infantile. Chaque année, dans le pays, 10 000 enfants meurent pour avoir bu de l’eau insalubre: ils succombent à des maladies hydriques, ou ils sont affaiblis par des diarrhées récurrentes et donc plus sensibles à d’autres affections.

Sensibiliser, une priorité

Pour améliorer la situation, la Croix-Rouge met en œuvre une «démarche participative systématique», indique Samreth Sarom, un collaborateur du projet. «Il serait absurde d’installer des toilettes ou un filtre à eau sans expliquer au préalable leur utilité à la population», souligne-t-il. Les habitants du village sont invités à assister à des formations régulières. Ils peuvent prétendre dans un premier temps à un système de lavage des mains, puis à un filtre à eau et enfin à des latrines à condition d’avoir suivi les différents modules. Seuls les plus pauvres sont dispensés de participer aux coûts. Si elles en ont les moyens, les familles financent les équipements de leur poche. Lorsque les sources sont éloignées et la qualité de l’eau insuffisante, la CRS construit des pompes centrales, pour lesquelles une contribution est également demandée: le village prend en charge un cinquième des coûts, et un groupe d’habitants est constitué pour assurer l’entretien et le nettoyage du point d’eau. «En donnant la priorité à l’autonomisation de la population, nous garantissons que les bénéficiaires intègrent le message et qu’ils utilisent réellement les installations», conclut Samreth Sarom.

Une vie plus agréable

Dans le village de Phasa Kumrussey, où la Croix-Rouge s’engage depuis trois ans, le projet a bien avancé. Ici aussi, notre visite nous conduit dans l’un des foyers les plus démunis, et ici aussi, c’est une dame âgée qui nous raconte son histoire. Ohm Rous est veuve depuis bientôt 40 ans; elle a perdu son mari sous le régime des Khmers rouges. Leur fille, qu’elle a élevée seule, est décédée il y a quinze ans. Depuis, Ohm Rous vit avec Phaep Sreyroth, sa petite-fille âgée de 20 ans, avec qui elle partage tout: l’étroite pièce de vie, mais aussi les soucis. La jeune femme travaille depuis quelques mois dans une usine de vêtements. Chaque jour à 5h30, elle monte dans le camion qui fait halte dans le village, et elle rentre le soir à 19h. Aujourd’hui, c’est dimanche: elle ne travaille pas, mais souffre de maux de tête. En semaine, elle est souvent prise de vertiges et il lui arrive de perdre connaissance, mais elle ignore pourquoi. Elle gagne l’équivalent de 140 CHF par mois, un salaire qui lui permet d’aider sa grand-mère, mais dont cette dernière ne se réjouit qu’à moitié: «Parfois, je me dis qu’elle ferait mieux de rester ici. Il y a tant de choses à faire dans le village!»

Au-dessus du lit rudimentaire des deux femmes, une moustiquaire tombe du plafond; quelques photos jaunies ornent les murs. La grand-mère est fière d’avoir non seulement un dispositif de lavage des mains et un filtre à eau, mais aussi des latrines, bâties derrière la maison. «Avec ces améliorations, ma vie est devenue beaucoup plus agréable», déclare-t-elle. Et sa satisfaction est non dissimulée.