Le Service de recherches Croix-Rouge

De ses origines à nos jours

En juin 1859, sur le champ de bataille de Solferino, Henry Dunant s’attacha à recueillir les dernières volontés des mourants, à relever l’adresse de leurs proches et à noter les mots d’adieu qui leur étaient destinés. Son geste ultime d’humanité a inspiré, au sein de la Croix-Rouge, la création de services spécialisés dans la recherche de disparus.

Un jeune caporal d’une vingtaine d’années, à la figure douce et expressive, nommé Claudius Mazuet, a reçu une balle dans le flanc gauche, son état ne laisse plus d’espoir et il le comprend lui-même, aussi, après que je l’ai aidé à boire, il me remercie, et les larmes aux yeux il ajoute : «Ah ! Monsieur, si vous pouviez écrire à mon père, qu’il console ma mère!» Je pris l’adresse de ses parents, et peu d’instants après il avait cessé de vivre. 
Extrait d’Un Souvenir de Solférino, édition de 1862, p. 55.
 

Apaiser les souffrances morales

La guerre franco-allemande de 1870-71 marque une étape décisive dans l’histoire de la jeune Croix-Rouge. Jusque-là exclusivement vouée aux soins des soldats blessés, elle va déployer une activité tout-à-fait inédite, en ouvrant un bureau de renseignement et de correspondance dans la ville-frontière de Bâle, en territoire neutre. Les combattants blessés ainsi que les prisonniers de guerre ont désormais la possibilité de donner des nouvelles à leurs proches. A travers son agence bâloise, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) se charge aussi de la recherche de militaires disparus. La Confédération s’associe à ses efforts en instaurant un «Bureau de renseignement fédéral pour les internés français de l’armée Bourbaki». En fonction dès février 1871, ce dernier traite environ 4000 demandes et transmet plus de 820 000 lettres.

1914-1918: un défi à l’échelle mondiale

Lors de la Première Guerre mondiale (1914-1918), le CICR renouvelle l’expérience. Son Agence internationale est établie à Genève. Elle a pour mission de centraliser les renseignements concernant les prisonniers de guerre de toutes nationalités afin de pouvoir répondre aux demandes d’informations des familles, qui lui parviennent par dizaines de milliers chaque jour. En tout, quelque 3000 bénévoles − en partie issus de la Croix-Rouge genevoise − travaillent au sein de l’Agence. Ils établissent 4.8 millions de «fiches individuelles» et transmettent 20 millions de messages.

1939-1945: la Suisse entière recherche les disparus

Durant la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945), le travail de l’Agence centrale des prisonniers de guerre du CICR prend des proportions gigantesques, à la mesure de l’étendue du conflit. Dépassée par l’ampleur de la tâche, l’Agence ouvre des filiales − appelées sections auxiliaires de l’Agence − dans une trentaine de villes suisses. Ainsi, des bénévoles des quatre coins du pays participent pleinement à cet élan humanitaire en vue de rétablir les liens entre les familles séparées par la guerre et la captivité. Plusieurs sections de la Croix-Rouge suisse (CRS) prennent part à ce déploiement national, permettant finalement d’établir 25 millions de «fiches individuelles» et de transmettre 120 millions de nouvelles entre des prisonniers de guerre et leurs proches.    

La naissance du Service de recherches CRS

Bien que des demandes de recherches isolées aboutissent sporadiquement au siège de la CRS depuis les années 1920, un afflux massif de requêtes converge à Berne dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale. Le Service de recherches CRS prend donc forme dans l’immédiat après-guerre. Son activité est mentionnée pour la première fois dans le rapport annuel de 1947.  L’utilité d’avoir un office indépendant, capable de restaurer les liens familiaux, se confirme au fil du temps. Jusque-là intégré au Service des Secours individuels, le Service de recherches CRS devient, en 1958, une prestation à part entière dans l’organigramme de la Croix-Rouge suisse.  

Au service des déracinés

Le Service de recherches CRS se constitue en tant que prestation au moment où la communauté internationale fait face à la problématique brûlante des réfugiés: d’abord les millions de personnes que la guerre a jeté sur les routes de l’exil, puis ceux qui fuient les régimes communistes. Viendront ensuite les personnes issues du tiers-monde, chassées par les crises et les guerres civiles incessantes. Dès lors, la politique d’asile de la Suisse est rythmée par l’accueil de vagues successives de réfugiés: les Hongrois en 1956, les Tibétains dès le début des années 1960, les Tchèques en 1968, les Ougandais et les Chiliens au début des années 1970, les Polonais et les réfugiés d’Indochine la décennie suivante et, enfin, les réfugiés des Balkans dès les années 1990. Les activités du Service de recherches CRS sont alors en grande partie liées à ces défis migratoires: à la recherche de disparus s’ajoute bientôt la question du regroupement familial.       

Elucider le sort des disparus grâce aux données ante mortem

La guerre dans les Balkans – qui a conduit à la dislocation de la Yougoslavie au cours des années 1990 – continue d’avoir des répercussions sur la vie des populations concernées longtemps après la fin des hostilités. En effet, des dizaines de milliers de familles recherchent encore leurs proches disparus durant le conflit, au moment où d’innombrables restes humains sont découverts dans des fosses communes. Le CICR fait alors appel aux Sociétés nationales de la Croix-Rouge pour l’aider dans le processus d’identification des corps. Dès 2003, la CRS commence à récolter des données personnelles et médicales dites «ante mortem» auprès des familles de disparus, réfugiées en Suisse, dans le but de pouvoir identifier les cadavres exhumés. Le Service de recherches CRS s’acquitte de cette nouvelle mission, tout en offrant un accompagnement individuel aux familles concernées. Fort de cette expérience, il lance en 2018 un projet visant à appliquer la récolte de données ante mortem auprès des familles de migrants établies en Suisse ayant perdu un proche sur les routes de l’exil ou en Méditerranée.

Des technologies modernes et un réseau mondial

L’avènement d’Internet et le développement de la téléphonie mobile transforment les modalités de l’aide humanitaire, en particulier dans le secteur de la recherche de personnes disparues. En 2008, le CICR met en place une stratégie visant à «intégrer les outils technologiques, de manière à accroître l’efficacité des programmes» en matière de rétablissement des liens familiaux. Ce processus aboutit, en 2012, à la création au sein du mouvement Croix-Rouge d’un site Internet consacré au rétablissement des liens familiaux: https://familylinks.icrc.org. Dans le contexte de la crise migratoire en Europe, un nouvel outil de recherche en ligne appelé «Trace the Face» aide les familles de migrants, dont les membres se sont perdus de vue dans l’exil, à se retrouver grâce à la diffusion de leur photo respective sur internet. Partie prenante de cette évolution, le Service de recherches CRS collabore aujourd’hui au sein d’un réseau mondial et interconnecté. Si ces technologies présentent de nouvelles opportunités, elles constituent aussi un défi majeur en matière de protection des données. A côté du recours accru au numérique, le Service peut compter depuis 2011 sur l’appui d’une vingtaine de bénévoles nationaux qui offrent leur aide dans le processus de recherche et de l’accompagnement. Ayant passé, au fil du temps, d’un service purement administratif à un service plus axé sur l’humain, il a organisé pour la première fois en 2018 une journée d’échange dédiée à toutes celles et ceux qui recherchent des proches disparus.