Reportage

La colocation du bonheur

La Croix-Rouge suisse de Lugano joue les agences immobilières entre de jeunes étudiants et des personnes âgées. En plus de créer du lien entre les générations dans la bonne humeur, ces colocations sont bien souvent à l’origine d’amitiés durables. Sans compter que ce mode de cohabitation rassure les proches des seniors.

Dans la cuisine, c’est la franche rigolade. Pendant que les pâtes cuisent sur le feu, deux femmes pleines de tempérament rient aux larmes. A en croire Meriam Benhamza, âgée de 28 ans et de loin la benjamine, quand elles sont ensemble, qu’elles soient en train de cuisiner, de se promener ou d’apprécier la vue sur le lac de Lugano depuis la terrasse du sixième étage, elles sont toujours à rire. «C’est notre côté méditerranéen, nous aimons rire, parlons beaucoup, de tout et de rien, et nous nous disons tout», poursuit-elle. Deux ans et demi durant, elle a habité chez Maria Migliarese, âgée de 77 ans. C’est la Croix-Rouge de Lugano qui les a réunies: SolidariETÀ – pour solidarité entre les générations – est un projet qui met en relation des personnes âgées seules cherchant de la compagnie et des jeunes étudiants en quête d’un logement bon marché. Cette solution, à première vue strictement pragmatique, fait en réalité la joie des participants tout en répondant à leurs besoins.

Quand on demande à Maria Migliarese quelle est, à ses yeux, la meilleure expérience qu’elle a faite avec SolidariETÀ, son visage s’illumine: «Tout, dit-elle en riant. Quand Meriam est là, je suis bien plus heureuse. Je me sens en sécurité et mes quatre enfants se font moins de soucis pour moi. Meriam me demande comment je me porte, si bien que je ne me sens plus seule.» Originaire d’Italie, Maria est venue en Suisse alémanique il y a 50 ans. Quand son mari a pris sa retraite, ils se sont installés à Lugano où ils ont acheté un appartement au bord du lac. Lui a eu recours à l’offre d’ergothérapie de la CRS. Après sa disparition, Maria a fait appel au service de visite. C’est là qu’elle a entendu parler de SolidariETÀ.

Une seconde famille

En octobre dernier, Meriam Benhamza a terminé ses études de communication financière à l’université de Lugano. Quand la jeune Marocaine est arrivée en Suisse, elle ne voulait pas habiter seule et dès le départ, elle était partante pour vivre avec une colocataire qui lui rappellerait peut-être sa grand-mère. Trois cents francs, c’est le prix que les étudiants paient pour une chambre. «C’est évidemment l’une des raisons, mais pas la plus importante, pour laquelle j’ai déposé mon dossier.» Pour Meriam, Maria a été comme une seconde famille: «Nous sommes parties ensemble en vacances, je me suis rendue dans sa famille en Calabre et j’ai appris la cuisine italienne», raconte-t-elle. Et d’ajouter à propos de sa grand-mère d’adoption, non sans un clin d’œil au passage: «Par contre, Maria n’aime pas trop la cuisine marocaine, qui est trop épicée à son goût. Elle n’est pas adepte de nouvelles expériences gustatives. Après tout, elle est italienne, je peux comprendre.» Fin mai, après six mois à chercher un emploi en Suisse sans succès, Meriam est repartie vivre dans sa famille à Casablanca car son permis de séjour arrivait à échéance. Maria a du mal à se faire au départ de Meriam, surtout que les prochains étudiants n’arriveront qu’à l’automne. En attendant, elle passera l’été seule dans son appartement confortable et ira dans sa famille en Calabre. «Je vais bientôt rendre visite à Meriam au Maroc», assure-t-elle.

Une adepte de la première heure

SolidariETÀ a été créée il y a quatre ans. S’inspirant de colocations intergénérationnelles telles qu’il en existe à Paris, Barcelone ou dans d’autres grandes villes, l’initiative est fondée sur le modèle de Milan. A Lugano toutefois, la CRS a du mal à mobiliser des personnes âgées. Leurs familles craignent des difficultés avec les jeunes. Mais une fois que les aînés ont décidé de tenter l’expérience, ils sont enchantés.

C’est le cas de Caterina Wennubst. Depuis le lancement de SolidariETÀ, cette octogénaire loue plusieurs chambres à des étudiants à Lugaggia, sur les hauteurs de Lugano. C’est sa fille aînée, bénévole à la CRS, qui lui a parlé de ce projet. Actuellement, deux étudiants, Darya Basova et Salvatore Buttitta, vivent chez Caterina, qui apprécie la compagnie des jeunes. «Mais je suis très contente qu’ils aient leur vie à eux et qu’ils ne soient pas toute la journée à la maison. D’ailleurs, Darya vient de prendre le bus pour Lugano pour donner des cours de piano», dit-elle pour expliquer l’absence de la jeune Moscovite de 23 ans, qui étudie au conservatoire.

Darya joue tous les jours sur le piano qui trône dans le salon de la grande villa. Des photos de contrées lointaines ornent les murs et des statues asiatiques sont disposées sur les commodes. Caterina Wennubst est originaire des Pays-Bas. Elle parle hollandais, italien, mais aussi allemand, anglais et français, et a des notions de malais. Ses yeux s’animent dès qu’elle se met à parler de son passé riche en rebondissements: elle s’est mariée à Londres à un Néerlandais originaire d’Amsterdam, comme elle. «Nous sommes partis directement en Indonésie. La famille de mon époux vivait dans les colonies.» Le couple a eu sept enfants. Au début des années 50, lorsque l’Indonésie s’affranchit pour de bon des Pays-Bas, la famille quitte le pays pour s’installer en Suisse.

Une question de sécurité

La passion de Caterina, c’est son grand jardin. «Le soir, on aperçoit parfois des chevreuils et des lièvres.» Mais cette villa située à l’écart n’est pas visitée uniquement par des animaux. Des voleurs sont déjà venus. «Heureusement, mon petit-fils les a fait déguerpir.» Malgré son grand âge, Caterina est souvent par monts et par vaux. Aussi, c’est une sécurité d’avoir des étudiants sous son toit. «A mon avis, Darya n’est pas mécontente que je m’absente de temps à autre. Dans ces moments-là, elle peut jouer tranquillement au piano», confie-t-elle avec le sourire. Elle s’est vite liée d’amitié avec la jeune étudiante. Elles papotent dans la cuisine, se promènent dans le jardin, et Caterina n’est pas insensible aux accords qui s’échappent du salon. D’ailleurs, si la jeune étudiante compte habiter encore un ou deux ans chez Caterina, ce n’est certainement pas pour son piano.